Une éclosion prématurée

Le caneton fraîchement né se veut pacifiste, anticlérical, antimilitariste. Délibérément situé à gauche, il ne renonce cependant ni à son indépendance, ni à son esprit critique. Pour son premier numéro, Le Canard enchaîné veut rompre avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu'à ce jour. Ses rédacteurs accusent la presse de diffuser de la propagande, de soutenir l'armée au mépris de la vérité, et écrivent : « Depuis le début de la guerre, chacun sait que la presse française ne communique que des nouvelles implacablement vraies. Le public en a assez, il veut des nouvelles fausses. » Les auteurs manient l'ironie et le second degré à la perfection, des outils qui permettent à leur journal de rester discret tout en étant pertinent. Le rire s'impose alors comme la seule arme de taille à combattre la censure militaire et politique. D'ailleurs, « Tu auras mes plumes, tu n’auras pas ma peau » sonne comme un défi lancé aux censeurs. Cette première devise du papier a été inventée à sa création par H.-P. Gassier. Lors de son lancement, ses fondateurs ont l'ambition de le faire paraître tous les 10, 20 et 30 de chaque mois. Mais seuls cinq numéros paraissent et le journal disparaît au bout de deux mois, faute de lecteurs et d'une qualité d'impression suffisante. Quelques mois après cette éclosion prématurée, Le Canard enchaîné réapparaît. Le 5 juillet 1916, il est prêt à décoller. Maurice Maréchal a réussi à réunir dix mille francs et quelques amis dessinateurs et écrivains. Ses premiers collaborateurs sont Anatole France, Tristan Bernard, Jean Cocteau, Henri Béraud, Lucien Laforge, et bien sûr H.-P. Gassier. Le rédacteur en chef originel est Victor Snell, un journaliste et ancien avocat d'origine suisse, membre du parti socialiste. La salle à manger des Maréchal fait office de pièce de rédaction. L'équipe confectionne le canard entre l'apéritif et le pousse-café. Jeanne Maréchal gère les abonnements depuis un bureau installé dans sa chambre à coucher, et livre directement les abonnés parisiens en bicyclette. Malgré le peu de ressources dont disposent les fondateurs et le côté artisanal de sa fabrication, le titre remporte un franc succès dès ses premières semaines. Au point de se passer de commanditaire ou de publicité. C'est en effet « le seul journal au monde qui ne fasse de réclame ni pour les cartomanciennes, ni pour les pharmaciens ». Il paraît alors tous les mercredis jusqu'à la fin de la guerre.

À gauche : la première une, le 10 septembre 1915. À droite : le relancement, le 5 juillet 1916. Photos : lecanardenchaine.free.fr et documentaire "Aux quatre coin-coins du Canard", Bernard Baissat, 1987

À gauche : la première une, le 10 septembre 1915. À droite : le relancement, le 5 juillet 1916. Photos : lecanardenchaine.free.fr et documentaire "Aux quatre coin-coins du Canard", Bernard Baissat, 1987

Author: Diane Frances

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