"Redonner vie aux murs"

Redessiner Nancy à coups de bombes et de couleurs ! Cette année, les graffeurs ont envahi murs, sols et rues. Un moyen de donner à cet art de rue ses lettres de noblesse : de l’illégalité à une reconnaissance artistique, ou comment l’art permet de se réapproprier l’espace urbain.

street art

Au placard les sweats à capuche et l’image du vandale ! Longtemps considéré comme un signe de dégradation, le street art connaît aujourd’hui une reconnaissance nationale. Ce mouvement artistique contemporain se manifeste de manière éphémère dans la rue ou les lieux publics. Cette reconnaissance se lit aussi dans les rues de Nancy, où l’été 2015 a été placé sous le signe du "street art". Le but : solliciter des artistes locaux et internationaux pour mettre en valeur la ville. L’intérêt ? Susciter des échanges avec les passants. "On a donné au street art une dimension qu’il n’avait pas." confie Raphaël Vuitton, conseiller municipal délégué à la culture et à l’art à Nancy. L’initiative est le résultat d’une convergence d’intérêts, ceux de la ville, des associations culturelles, artistes, riverains et commerçants. Le choix s’est porté sur l’urbain car il correspondait au programme politique du maire de Nancy, Laurent Hénart. "On s’est dit : on y va, on se lâche !" continue le conseiller municipal. "Le but était de trouver un projet cohérent pour la ville, et de faire quelque chose qui ne se faisait pas".

 

De la rue des Ponts à la "rue des lignes"

Le street painting de la rue des Ponts lui a redonné sa vocation piétonne. © Marie-Charlotte Méoni

Le street painting de la rue des Ponts lui a redonné sa vocation piétonne. © Marie-Charlotte Méoni

 

Première réalisation : la fresque de David Walker, représentant un visage de femme. Elle a été suivie par le Big Jam, rassemblement éphémère de 40 artistes sur les anciens sites Alstom. Et, à la rentrée de septembre, c’est au tour de la rue des Ponts : "C’était une demande des commerçants. Le but était de redonner à la rue sa vocation piétonne. Le street art, ce n’est pas simplement de l’esthétique" poursuit Raphaël Vuitton. "Les gens avaient du mal à se projeter à cause du bitume classique" ajoute Camille Tourneux, professeur à l’Ecole d’Architecture de Nancy. Les artistes ont investi l’espace pendant quelques jours. Le professeur a travaillé avec 6 élèves sur ce projet : "Les lignes donnent un aspect graphique à la rue qui est très intéressant." Pour le gérant du restaurant Le Merle Blanc : "Ça donne une identité à la rue que les autres n’ont pas. Quand on parle de ‘la rue des lignes’, on la visualise tout de suite." Il explique qu’ "il y a eu une réunion préalable. La rue avait beaucoup de potentiel artistiquement parlant." Pas de clients, ni de chiffres d’affaires en plus, mais un véritable "coup de gaieté".

 

Trois questions à… Clémence Diedrich, étudiante en L3 à l’Ecole d’Architecture de Nancy qui a participé au street painting rue des Ponts :

1. Qu’est-ce que ça t’a fait de participer à l’élaboration d’une oeuvre artistique dans la rue ?
"Quand on te propose de bosser avec des artistes reconnus et de mettre la main à la pâte... Tu n'hésites pas ! À l'école, nous sommes vraiment sensibilisés à l'art dans la ville pour beaucoup de raisons. En troisième année, on travaille tout un semestre sur un projet urbain. Le street painting répondait à toutes les questions que ça implique."

2. Qu’as-tu pensé du travail final ?
"J'ai beaucoup aimé ! Au début, je pensais que nous allions davantage investir les lieux. Un peu déçue de voir qu'on faisait juste ça dans la rue. Mais au final, je n'ai aucun regret !"

3. Qu’est-ce que tu penses de cette initiative de la ville de manière plus générale ?
"C'est important que les gens comprennent que l'art ce n'est pas seulement un beau tableau de la Renaissance. Il prend de nombreuses formes et s'inscrit sur tous les supports inimaginables. Parfois, la démarche est plus importante que le résultat. Il faut ouvrir les yeux et essayer de comprendre ce que les gens veulent faire transparaître à travers ce qui peut sembler être du vandalisme."

 

Le M.U.R, nouvel acteur du street art à Nancy

Le street art investit chaque mois l’hyper centre, grâce à l’association le M.U.R. Créé en en avril 2015, elle s’inspire d’un concept parisien développé en 2003. Le M.U.R. permet aux artistes de s’exprimer de façon légale, et ainsi promouvoir l’art urbain en favorisant les échanges avec les passants. Production, promotion et médiation artistique résument leur travail. Tous les troisièmes samedis de chaque mois, à côté du centre commercial du Saint-Sébastien, un mur de 8 mètres sur 3 se transforme en véritable espace d’expression. Les artistes sont rémunérés : le graff prend ici toute sa dimension d’oeuvre d’art à part entière. "C’est surprenant !" lâche un passant. "Je viens souvent regarder. C’est sympa de redonner vie aux murs !" La particularité de cette initiative : "Faire découvrir toute la palette du street art : les différents styles, supports et formes" explique Séraphin Armand, le président du M.U.R. "Si à Nancy, le street art est bien présent depuis les années 1990, il y avait beaucoup de travail à faire ! Il faut que les gens continuent d’aller graffer, mais aussi qu’on présente cet art sous une autre forme." L’originalité ? "Nous alternons un mois sur deux entre un artiste lorrain et un artiste national ou international." L’idée est de promouvoir les talents locaux moins reconnus. L’association en est fière : les retours sont extrêmement positifs.

 

"Casser l’image du graffeur vandale"

L’artiste Rodes graffe sur le mur au Saint-Sébastien, sous le regard des passants. © Marie-Charlotte Méoni

L’artiste Rodes graffe sur le mur au Saint-Sébastien, sous le regard des passants. © Marie-Charlotte Méoni

Le 21 novembre, c’est l’artiste lorrain Rodes qui a été mis à l’honneur. Son "truc" ? Le graff "lettering" : le travail des lettres, courbes, contours et couleurs. Le graffeur affirme qu’ "il y a beaucoup d’artistes de talent que la mairie doit prendre en considération pour travailler dans de meilleures conditions. Ca me plait aussi de casser l’image du graffeur vandale" alors qu’il a longtemps peint dans l’illégalité. En janvier 2016, ce sont les artistes Monsieur & Madame qui ont investi le mur. Le duo est sans doute le plus prolifique à Nancy. "J’adore me balader et être surpris." Aucune technique particulière, ils aiment multiplier les genres (tampons, collages, stickers, mosaïques) avec une signature identifiable. Avec Le M.U.R, ils proposeront un travail participatif autour de portraits de famille.

 

Entre illégalité et légitimité

Le hangar du skatepark Oberlin est devenu un vrai squat pour les graffeurs dans l’illégalité à Nancy. © Marie-Charlotte Méoni

Le hangar du skatepark Oberlin est devenu un vrai squat pour les graffeurs dans l’illégalité à Nancy. © Marie-Charlotte Méoni

 

Mais la politique de la ville soulève des questions sur l’institutionnalisation du street art. Cet art est né dans la rue, un espace en perpétuel mouvement où l’on tague et retague par-dessus. L’artiste Monsieur le revendique : "Je travaille dans l’illégalité, mais je ne le fais pas pour transgresser, je le fais pour être libre. Prendre de la liberté, c’est être responsable de ce qu’on fait vis-à-vis des autres. Il faut arriver à respecter tout le monde. Les pouvoirs publics n’ont pas la volonté de bloquer l'accès de la rue aux artistes, mais doivent gérer l’image qui ressort des créations et qui sont imposées au public."

La fresque de David Walker, rue Leopold-Lallement, a été vandalisée à deux reprises. © Marie- Charlotte Méoni

La fresque de David Walker, rue Leopold-Lallement, a été vandalisée à deux reprises. © Marie-Charlotte Méoni

En quelques semaines, la fresque de David Walker a été vandalisée à deux reprises. La deuxième détérioration a été revendiquée par une "crew". Dans le jargon de la rue : un groupe de graffeurs qui se réunit pour peindre ensemble. Une plainte a été déposée car les graffitis sont interdits par le Code Pénal, passibles d’une sanction pouvant aller d’une simple amende à une peine de prison. L’oeuvre de David Walker est une commande de la ville protégée. Alors, simple signe de contestation ou nouveau défi à relever ? Raphaël Vuitton a déclaré : "J’ai préféré lancer des débats plutôt que m’exprimer sur la question."

 

Marie-Charlotte Méoni et Alice Berthias

Author: MARIE-CHARLOTTE.M

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