Radio Londres : une arme pour la liberté

Le 18 juin 1940, depuis l’Angleterre, De Gaulle appelle les français au combat. Peu entendu, son discours s’est pourtant imposé comme un acte fondateur. De 1940 à la fin de la seconde Guerre Mondiale, dans une France déchirée en deux, une véritable guerre des ondes va se jouer. D’un côté, les radios officielles soutenant le régime d’Hitler. De l’autre, les hommes de Radio Londres. Pendant quatre ans, les français vivent au son des différentes radios, devenues bien plus qu’un moyen de communication : l’arme pour la libération du pays.

“ Ici Londres, voici votre quart d'heure d'information ...“ scande le poste de radio. Depuis le 27 septembre 1938, six bulletins d'information en langue française sont diffusés chaque jour sur la BBC. L'appel du général de Gaulle marque un tournant décisif. Jusqu'alors privés de la liberté d’être informés, les Français découvrent les émissions de Radio Londres. Durant quatre ans, ils s'accrochent à leur poste radiophonique. “ Comme un fil invisible la radio devient source de vérité, d'espoir et de liberté “ raconte Jean-Louis Crémieux-Brilhac, ancien responsable de “ La France Libre”, dans l'émission d'Aurélie Luneau, historienne des médias.

À ce moment, il y a deux radios françaises : la Radiodiffusion Nationale (RN), radio officielle du Gouvernement français, et donc du futur Régime de Vichy, et la Radiodiffusion Nationale Française (RNF), radio de la France Libre, qui organise les programmes français de la BBC. Suite à l'appel du 18 juin, pendant 10 jours, toutes les stations françaises se taisent. Le 5 juillet 1940, les émissions reprennent. La RN ne compte plus que deux stations (alors qu'il y en avait dix avant) : la Radio Nationale, installée au Casino de Vichy et Radio-Paris, une radio allemande qui émet en français. Les radios privées n'ont plus le droit d’émettre et les radios locales se contentent de relayer les informations officielles. La publicité sur les ondes est interdites. Les programmes cessent dès la tombée de la nuit. Cependant, les Français peuvent écouter librement la BBC, les émissions de la France Libre : ce n'est pas interdit.

 

 

Les Anglais décident alors d'aller plus loin en constituant une équipe totalement française. À partir de juillet 1940, la BBC diffuse tous les jours de 20h30 à 21h, l'émission "Ici la France", en plus des bulletins d'informations. Michel Saint-Denis dit Jacques Duchesne est choisi pour recruter la nouvelle équipe. Leurs objectifs sont clairs : soutenir le moral des français, s’élever contre la propagande allemande et informer les compatriotes. Ce ne sont pas des professionnels mais ils ont un élan et une capacité d'invention remarquable. Ensemble, ils décident de créer leurs propres programmes et d'exprimer leurs aspirations nationales : “ Si les journalistes eux-mêmes avaient de bonnes voix, et des dons pour s'exprimer, pourquoi ne deviendraient-ils pas des acteurs, des speakers ou des chanteurs “ se dit Jacques Duchesne (Radio-Londres : Les voix de la liberté 1940-1944, d'Aurélie Luneau, éditions Perrin). Chacun remplit donc une fonction bien déterminée, en rapport avec sa personnalité. L'équipe d' “ Ici la France “ débute ses transmissions le 14 juillet 1940 et devient le 6 septembre “ Les Français parlent aux Français “. Chansons, dialogues, sketchs, slogans s’enchaînent chaque jour. Inspirées des radios privées, les émissions comme La petite académie ou La discussion des trois amis mélangent informations et traits d'humour. Lucie Aubrac, ancienne résistante, se souvient de la chansonnette “ Prosper, Youplaboum “ devenue “ Hitler, Youplaboum “. “À travers ces émissions, on cherchait l'espoir et le délassement ” explique-t-elle.

 

La résistance s’installe

 

Tout au long de l'été 1940, les Allemands remettent en état de marche les émetteurs sabotés en juin. De Bordeaux à Allouis, toute la France occupée est de nouveau capable de recevoir les fréquences de Radio-Paris. De Paris à Vichy, les radios officielles sont tintées d'une propagande, d'un ton antisémite et anti-allié. Elles donnent de tristes nouvelles quant aux prisonniers, aux soldats morts et créent un sentiment d'incertitude auprès des Français. Pendant ce temps, la RNF organise ses programmes en français sur la BBC. Ainsi, Robert Schumann présente "Honneur et Patrie" tous les jours à partir du 18 juillet. Mais en France, le 28 octobre 1940, une loi interdit la réception sur la voie publique des radios anti-nationales et de la BBC. “ Dénoncés par leurs voisins ou parfois même par leurs amis, des gens ont été déportés parce qu’ils écoutaient la BBC “ ajoute Lucie Aubrac.

“Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand …”. La radio n’est plus seulement un moyen de s’informer ou de se divertir. Elle devient une forme de résistance contre l’ennemi, contre l’envahisseur allemand. Une véritable arme de guerre. Radio Londres représente la liberté, à travers ses figures, ses programmes. Elle insuffle l’espoir, et l’envie de rébellion. A partir de l'année 1941, ses hommes s’apprêtent à remplir une nouvelle mission. Ils vont devenir les rouages d'une machine programmée, d’un mouvement de résistance civile. Le 23 décembre 1940 est lancé le premier appel officiel sur les ondes. Le 1er janvier, pendant une heure, les rues doivent être vides. Une heure enfermée, une heure d’espérance, une heure de résistance passive. Le jour J, et malgré les tentatives allemandes pour contrecarrer le projet, les rues sont globalement désertées. Ce succès relatif a au moins un mérite : celui de relancer le sentiment patriotique. Et par là même, de renforcer la légitimité du général de Gaulle. Les messages codés sont la touche mystérieuse et divertissante des émissions de Radio Londres : “ l’étoile filante repassera “ ou encore “ le chien du jardinier pleure “ ne sont pas compréhensibles par tous mais aident les résistants à agir.

 

 

Le contexte évolue : la haine des Allemands ne cesse de grandir, la politique vichyste sème le trouble. Même l’image de Pétain se dégrade. Débute alors ce qui restera un symbole de résistance civile et témoignera de la puissance de la radio : la campagne des V. Le 14 janvier, Victor de Laveleye, la voix belge de Radio Londres, interpelle ses compatriotes : « Je vous propose, comme signe de ralliement, la lettre V, parce que V c’est la première lettre de ‘Victoire’ en français, et de Vrijheid (liberté) en flamand, la Victoire qui nous rendra la Liberté, la victoire de nos grands amis anglais ». Très vite, en Belgique, en Hollande, mais aussi dans le Nord de la France, des V, tracés à la main font leur apparition. Un comité des V est créé, puis le mouvement se francise en mars 1941 avec la déclaration de Jacques Duchesne sur les ondes ” Songez donc, un V, ça se trace tout seul ”. Le constat est sans appel : des V, il y en a partout ! Pour l’historienne Aurélie Luneau, auteure de Radio Londres 1940-1944 : “ Entre le geste enfantin, qui consiste à tracer des V, et l’acte en lui­-même qui défie l’autorité occupante, cette opération est à l’origine d’un phénomène spectaculaire qui va permettre aux Anglais et aux Français de Londres de mesurer tout le pouvoir de la radio sur une population asservie “. Dessiner des V devient une manière de s’opposer aux Allemands.

Le 1er avril, Radio Paris annonce le début des répressions, qui peuvent aller de la simple injonction à nettoyer à des amendes très lourdes et disproportionnées. Devant l’inefficacité des sanctions, ils tentent alors de récupérer le mouvement : “ L’Europe est en train de battre le bolchevisme et personne ne doute de l’ultime victoire sur la Russie. C’est ce que signifie la lettre V ”. En automne 1941, la tendance s'essouffle mais restera gravée dans l’esprit des français comme l’espoir d’une prochaine victoire. Les autorités allemandes ne sont pas dupes : le succès de la radio subversive anglaise les inquiète.

 

 

Winston Churchill

Le premier Ministre britannique Churchill faisant le V, symbole de la victoire des Alliés (1943). - Crédit : Imperial War Museums

 

En février 1941, Paul Marion, journaliste, est nommé à la tête du secteur de la propagande d’où il va dorénavant museler l’information. Dès lors, une véritable campagne anti­-BBC va être menée, à coup de caricatures, d’attaques assassines, de dénigrement continuel. Les radios cherchent à tout prix à récupérer l’audimat des hommes de Londres : la RN élargit sa zone d’écoute et propose de plus en plus de programmes attrayants, mais toujours empreints un antisémitisme fort. Quant à Radio Vichy, elle recrée son orchestre national. L’entrée en guerre des États-­Unis en 1941 a pour conséquence directe de faire monter la pression au sein du monde radiophonique. La réplique ne se fait pas attendre : brouillage des ondes de Radio Londres, affiches placardées, saisies des postes de radio et parfois même, condamnations.

 

Une atmosphère tendue

 

Pendant ce temps, Radio Londres tente de remotiver ses troupes, et le courrier des lecteurs témoigne de ce rôle, de ce lien d’intimité entre les auditeurs et la radio porteuse d’espoir et d’un vent de liberté. Le 22 juin 1941, le pacte germano­-soviétique est rompu. Hitler est en guerre sur deux fronts. Maurice Schumann plaide pour une union avec les soviétiques, des rapprochements s’effectuent. Gaullistes, communistes, alliés, tous veulent la même chose : la perte de l’ennemi nazi. Une nouvelle campagne radiophonique en vue du 14 juillet mobilise un vaste système de réseaux et de relais. Cette opération fut saluée et à partir de cette date “ les bases d’une collaboration entre les résistances, intérieures et extérieures sont posées “  explique Aurélie Luneau.

Mais de Gaulle, impatient, lâche quelques dérapages verbaux et est mis de côté pendant plusieurs semaines. 1941 est une année de violence : multiplication d’attentats, et de leurs représailles. Dans cette atmosphère tendue, la BBC, accusée d’être à l’origine de cette barbarie, appelle au calme. La répression du régime de Vichy se poursuit : les postes de radio sont interdits à la population juive, il est interdit d’écouter certaines émissions jugées anti­-nationales. Ces lois n’ont cependant pas l’impact voulu : les français demeurent fidèles à la BBC, et se disent prêt à répondre aux appels outre-atlantique, encouragés par les événements de la guerre et les paroles du général de Gaulle prononcées à Noël : “ Je vais vous faire une promesse, une promesse de Noël. Chers enfants de France, vous recevrez bientôt une visite, la visite de la Victoire. Ah ! Comme elle sera belle, vous verrez !”

Quand Pierre Laval, chef du gouvernement, déclare le 17 avril 1942 à l’antenne de Radio Vichy : “Je souhaite la victoire de l’Allemagne, car, sans elle le communisme s’installera partout en Europe “. Son intervention provoque un choc dans la population. Les consciences se réveillent, aidant la résistance. A partir de 1942, la BBC va devenir “la voix de la résistance”. Les Français deviennent plus demandeurs d’informations, d’actes à effectuer que de divertissements. Radio Londres leur propose d’effectuer des actions pour enrayer la machine de guerre allemande : renseignements, sabotages, ralentissements de la cadence dans les usines. Des rebellions qui donnent aux Français la sensation de faire partie de la résistance active. Le 1er mai et le 14 juillet 1942, la BBC et la Résistance française s’entendent pour coordonner leurs actions. Outil de la résistance, la BBC permet de diffuser idées et informations pratiques, et donne du poids à ces événements.

 

 

La guerre des ondes s’intensifie. Les joutes radiophoniques entre Philippe Henriot, éditorialiste d’extrême droite et Maurice Schumann, proche collaborateur de De Gaulle s’accentuent. Henriot dit le “Goebbels français” démarre ses interventions hebdomadaires sur Radio Vichy. Il défend l’occupation et la collaboration, attaque violemment la résistance, le gaullisme, les Juifs et les communistes.  L’homme est très écouté, même par les auditeurs de Radio Londres. A partir de 43, il intervient deux fois par jour aux heures de grande écoute. Adversaire redoutable, il gêne les hommes de Londres. La BBC et ses auditeurs ne sont d’ailleurs pas épargnés par les attaques : ”La radio de Londres ? Une entreprise montée par des fripouilles à l’usage des imbéciles”.

Les Français écoutent beaucoup la BBC, mais ils sont de plus en plus méfiants. Le gouvernement anglais les encourage à se préparer au débarquement depuis 1941. Ne voyant rien venir, la population se lasse. Les bombardements alliés, commencés en 1942, semblent inefficaces et jouent sur leur moral. Les conditions de vie sont de plus en plus rudes. D’autant plus que la répression envers les auditeurs de Radio Londres se fait plus sévère. Certains sont mêmes déportés. Le 11 novembre 1942, les nazis envahissent la zone  “libre”. Le danger est donc partout. Il devient difficile pour les résistants et pour la population de participer à des manifestations. La censure est renforcée à la BBC, difficile de diffuser un message politique aux Français. Pour résoudre ce problème, le Général de Gaulle crée Radio Brazzaville où il peut librement y faire la propagande du gaullisme.

 

Une arme de guerre

 

“ La radio comme arme de guerre “ prend tout son sens en avril 1944. Les Allemands décident de confisquer tous les postes de radio des régions susceptibles d’être touchées par le débarquement. L’information des populations est le pilier de la guerre. Sur les conseils des hommes de Londres, la population côtière tente de préserver ses postes. Les speakers essayent d’éduquer les Français à mémoriser les nouvelles afin de pouvoir les transmettre autour d’eux. Les gens se réunissent à plusieurs pour écouter Radio Londres. En accord avec le Conseil National de la Résistance (CNR), la radio diffuse des messages qui visent à inciter les Français à agir au moment du débarquement : “C’est maintenant que vous devez vous désolidariser des crimes des ennemis du peuple, aider de toutes vos forces la libération nationale”.

A l’approche du débarquement, il devient crucial de savoir ce que l’on va demander aux Français. Les communistes, les gaullistes et les anglo-américains veulent impliquer la population à différents niveaux.  A l’aube du débarquement le CFLN (Comité Français de Libération Nationale qui représente la Résistance) diffuse à la radio anglaise des consignes d’alertes très précises à chaque corps de métier. Discipline et préparation sont les mots d’ordre. Dès mai 1944, le CNR a un vrai droit de regard sur ce qui est diffusé à Radio Londres. L’état major allié appelle à l’observation des effectifs, des équipements, des noms, des mouvements des allemands afin d’aider les Alliés dans la progression après le débarquement. Deux reporters de guerre font partie de l’expédition : Maurice Schumann et Pierre Bourdan.

 

Vers la libération

 

Avec le débarquement, les programmes sont profondément bouleversés. L’information et les reportages de guerre sont préférés au divertissement. Pendant l’été 44, les conseils de la BBC oscillent entre l’incitation à l’action et les appels à la prudence. Radio Londres a la mission de calmer les esprits et l’enthousiasme afin d’éviter les représailles. Le débarquement n’empêche pas Radio Paris et Radio Vichy d’émettre. Sketches et chansons se font toujours entendre. Le décalage avec la réalité est fort, surtout que la BBC poursuit ses consignes d’action. Ces appels sont très suivis. La libération est proche pour le pays. A mesure de l’avancée des troupes, Radio Paris et Radio Vichy cessent d’émettre. Ses collaborateurs sont exfiltrés vers l’Allemagne mi-août. La guerre des ondes est terminée. La radio a eu un rôle majeur dans le déroulement de la guerre, par le lien qu’elle a su créer avec les français. La BBC s’est transformée en véritable arme de la Résistance. Pour Jean-Louis Crémieux-Brilhac. ”La radio restera une des plus grosses armes de la liberté”.

 

 

Article rédigé par Alice Berthias, Margaux Tertre et Fleuriane Tuboeuf

Author: FLEURIANE.T

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