Presse et Internet : des stratégies pas toujours payantes

Au milieu des années 90, pour faire face à la révolution que représente Internet, les journaux, un peu à l'aveuglette, imaginent tant bien que mal des formules innovantes pour cesser de perdre de l'argent et survivre. D'abord gratuites, les éditions numériques des titres de presse passent progressivement au payant puis se diversifient, quitte à s'écarter de leur but initial : informer.

L'aventure numérique des journaux débute en septembre 1995. Contre toute attente, ce n'est pas un quotidien national mais un régional, les Dernières Nouvelles d'Alsace, qui se met à la page en premier. Outre l'intégrale de l'édition du jour, son site propose des services comme le cours de la bourse, le calcul des impôts et offre une édition abrégée en allemand.
Libération, déjà présent sur le Net au printemps 1995 via la mise en ligne de son Cahier Multimédia, lancera son site internet quelques mois après le quotidien bas-rhinois, devenant ainsi le premier quotidien national en ligne. Deux ans plus tard, le titre s'est considérablement enrichi et propose notamment une sélection quotidienne d'articles et de rubriques culturelles, le tout gratuitement. Présent sur Internet depuis décembre 1995, Le Monde a plus de mal à trouver la formule gagnante. En à peine quatre ans, le quotidien du soir changera trois fois de stratégie : d'abord gratuit à son lancement, le titre deviendra payant deux ans plus tard (5 francs contre 7,50 francs pour l'imprimé), puis à nouveau gratuit en 99. Les articles sont alors disponibles pendant 6 jours, avant d'être archivés et facturés environ 1 euro l'unité.

La fin du tout-gratuit

Shema Freemium

Comment le freemium rapporte de l'argent ?

Malgré la très nette hausse des investissements publicitaires sur le Web (470 à 844 millions d'euros entre 2003 et 2004) et une croissance à deux chiffres, les recettes engrangées ne permettent pourtant à aucun grand journal de compenser les investissements réalisés. Encore moins de combler les déficits qui s'accumulent. Les ventes en kiosques diminuent sensiblement et une offre financée exclusivement par la publicité ne s'avère pour l'heure pas rentable. La fin du tout-gratuit, pourvoyeur de nouveaux lecteurs, a sonné. Pour s'en sortir, il n'existe pas de formule miracle, même si certaines sont privilégiées pour rentabiliser les milliers, voire millions, de visiteurs uniques sur les sites des éditeurs. Dans l'Hexagone, le freemium, combinant accès libre et payant, a les faveurs de certains.

Le Monde est le premier quotidien à proposer une édition spécifique payante en 2002 : pour 5 euros par mois, le lecteur a accès à une offre de services plus étoffée (revue de presse internationale, dossiers d'actualité, contenus multimédias...) et à une sélection d'articles réactualisée toutes les deux heures. Les faits d'actualité majeurs et les articles de l'édition papier restent eux gratuits. D'autres comme Libération, Le Figaro ou Le Parisien privilégient le libre accès à leur édition du jour, tout en facturant les archives. Une stratégie payante pour le premier cité, qui réussit à équilibrer ses comptes. Le quotidien de gauche changera de cap en septembre 2009 en réservant à ses seuls abonnés l'accès en ligne à l'édition imprimée. Cinq mois plus tard, Le Figaro.fr introduit également un système d’abonnement.

Quant aux titres de PQR (presse quotidienne régionale), ils adoptent une stratégie propre à leurs contenus, à savoir laisser l'accès libre aux dépêches de dernière minute, aux petites annonces et à certains services (météo, trafic routier,...), tout en faisant payer l'information locale (cas des quotidiens alsaciens).

L'ère de la diversification

Au départ méfiants, les patrons de presse se rendent compte au fil du temps de l'aubaine que représente le numérique, instrument capable de leur faire reconquérir de l'audience, des annonceurs, mais aussi de les ouvrir à d'autres horizons. Le 61ème Congrès de l'Association mondiale des journaux se tient en juin 2008. Cette grand-messe journalistique réunit une centaine de patrons de presse du monde entier à Göteborg. Francis Morel, alors directeur général du Figaro, y fait une intervention remarquée : "Le quotidien seul, qui représente 34 % du chiffre d'affaires du groupe, est le navire amiral, mais il faut développer ce qui existe autour".

Le Figaro, un exemple flagrant de diversification sur Internet

À cette époque, le titre connaît un krach sans précédent. Les petites annonces du quotidien, évaluées à 150 millions d'euros en 95, ne représentent plus que 25 millions treize ans plus tard. On assiste alors à un changement radical de modèle économique, axé sur le numérique. Le groupe investit et achète à tour de bras, dans tous les secteurs : culturel (evene.fr en mai 2007), billetterie en ligne (ticketac en juin 2007), annonces immobilières et offres d'emploi (Adenclassifieds en septembre 2010), etc... Il détient également 20 % du capital de BazarChic.com depuis février 2007 ainsi que l'éditeur de presse Particuliers et Finances Éditions depuis mai 2009. Dernière acquisition du groupe en octobre 2015, celle de CCM Benchmark, propriétaire des sites Comment ça marche, Le journal du net, L'internaute et Copains d'avant, pour un coût estimé entre 110 et 130 millions d'euros.

Cette stratégie de diversification, si elle peut s'avérer payante, comporte toutefois des risques pour les titres de presse, qui se retrouvent face à des acteurs chevronnés : les opérateurs Internet (Orange, Free, Microsoft,...) mais aussi des pure players comme Rue89, uniquement présents sur le Web.

Pierre Estadieu

Première partie sur le développement des stratégies de financement sur le Minitel
Troisième partie sur le financement de la presse web

Author: PIERRE.E

Share This Post On

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *