Libération : égérie de la Vox populi

Libération a marqué un tournant dans l'histoire de la presse française. Prolongement de mai 68, il sort des sentiers battus en adoptant une proximité inédite envers le peuple. Son engagement en fait rapidement un quotidien à succès. Ce nouveau mode de fonctionnement est pourtant difficile à mettre en œuvre et à pérenniser.

Mai 68. Apogée des révoltes, d'abord étudiantes puis ouvrières, contre le pouvoir gaulliste jugé trop autoritaire. Qu’elles soient politiques, sociales ou encore culturelles, les manifestations constituent l'un des plus grands événements contestataires du vingtième siècle en France. Elles s’étendent aussi en Europe, notamment en Allemagne et en Italie. Pour quelles revendications ? Libéralisation des mœurs, opposition à la société de consommation ou encore remise en cause des institutions et des valeurs traditionnelles. Initié à Paris par des étudiants de La Sorbonne, le mouvement prend une ampleur considérable dans tout le pays en quelques semaines, provoquant de nombreuses grèves. Malgré le contexte, les journalistes continuent tout de même d’exercer leur profession. Mais l'ORTF est rapidement censurée par le gouvernement Pompidou. La presse écrite exprime, elle, son soutien aux manifestations avec des titres comme Action ou La Cause du peuple. Ce dernier est directement issu de la Gauche prolétarienne, organisation née dans le contexte de mai 68 et se définissant comme Mao-spontex. Il s'agit d'une idéologie libertaire et anarchiste, principalement menée par les jeunes ainsi que les ouvriers et parfois gangrenée par la violence. La Cause du peuple est également très proche de l'Agence de presse Libération.

Une perte d’identité progressive

Cependant, cette volonté d'égalité n'empêche pas les divergences au sein de la rédaction. Alors que le journal n'est pas encore lancé, Jean Guisnel déclare : « En décembre, l'ambiance est délirante. Les réunions sont surtout des séances d'engueulades. La création se fait à coup d'empoignades et de déchirements. Le journal ne sort pas, mais déjà, tout fait problème. ». L'équipe est divisée entre les mao et la « bande à Gavi » représentée par Philippe Gavi. Celle-ci n'est pas d'inspiration mao mais veut travailler dans une presse de forme nouvelle. Ses membres s'autoproclameront « les désirants ». Les mao, quant à eux, se divisent en deux groupes correspondant à deux visions différentes : ceux qui soutiennent la présence de comités au sein du journal et ceux qui la refusent. La rédaction du manifeste a par ailleurs donné lieu à des confrontations entre toutes les parties. Il est arrivé aussi à Libération de faire preuve de certains écarts. Si lors de la préparation du journal, personne n'était censé toucher de salaire, il a été dévoilé vingt-cinq ans plus tard que Jean Guisnel et Michel Le Bris ont reçu de l'argent, ressemblant à un salaire, versé par Vernier. Ces quelques troubles symbolisent le manque de stabilité du quotidien, dont le premier vrai remaniement aura lieu le 24 mai 1974. Jean-Paul Sartre et Jean-Claude Vernier démissionnent de leur poste de dirigeants suite à leurs désaccords avec Serge July. Celui-ci est, en effet, convaincu que le journal n'est pas voué à rester dans l'extrême gauche toute son existence. July prend donc la direction du journal. Progressivement, Libé se capitalise et conforte ses idées. Les publicités finissent par apparaître, tout comme une hiérarchisation des salaires. Il se différencie de moins en moins des autres journaux et cherche avant tout à se vendre en raison du contexte économique désavantageux pour la presse. Le nouveau manifeste du journal, publié cette année suite au changement d'actionnaires, le relancera-t-il ou au contraire le maintiendra-t-il sur le fil du rasoir ? Le célèbre quotidien va-t-il disparaître ? L'avenir est en tout cas loin d'être libéré.

Sarah Cotton, Matthias Manceaux, Alexandre Rol

Author: Matthias Manceaux

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