L’Équipe ou le sport tout support

Au détour des années 2000, L’Équipe accentue son monopole sur la presse quotidienne sportive et devient un véritable groupe multimédia en diversifiant ses supports. Histoire(s) d’un journal créé au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, qui a toujours balayé ses rares rivaux assez rapidement.

 

« Je ne veux plus que L’Équipe soit le journal de la veille, mais le journal du jour. » Quand il prononce cette phrase le 17 septembre dernier devant des journalistes de tous bords, Jérôme Cazadieu, le nouveau directeur de la rédaction du titre numéro 1 de la presse sportive généraliste, tourne une page historique de son quotidien. Changement de format, changement de stratégie. Adieu l’historique « broadsheet » (58x38 cm), bonjour le « tabloïd » (36x28 cm), format miniaturisé dans les tuyaux depuis huit ans et qui a pris de la consistance depuis un essai fructueux, début juin, sous le double effet de l’érosion des ventes (-5,85 % entre 2014 et 2015 selon l’OJD, soit 217 456 exemplaires par jour) et de la volonté du journal de s’adapter à un lectorat dont les pratiques de lecture ont évolué (tablettes, Smartphones...). Des articles plus courts, plus de football, plus de place pour la photo et l’infographie, un sommaire en fin de journal et, insiste Jérôme Cazadieu, « des unes plus spectaculaires » : L’Équipe a pris un virage ce 18 septembre. Son histoire en est jalonnée.

Couverture de L'Equipe Magazine du 13/12/2014 - Premier numéro : 2 février 1980 - Parution : hebdomadaire (chaque samedi) - Format : 32x20 cm - Rédacteur en chef actuel : Romain Lefebvre - Ligne éditoriale : le sport "autrement" (enquêtes, reportages photos...)

Couverture de L'Equipe Magazine du 13/12/2014
- Premier numéro : 2 février 1980
- Parution : hebdomadaire (chaque samedi)
- Format : 32x20 cm
- Rédacteur en chef actuel : Romain Lefebvre
- Ligne éditoriale : le sport "autrement" (enquêtes, reportages photos...)

Le jeudi 28 février 1946, L’Équipe paraît pour la première fois dans les kiosques français, reprenant le flambeau de feu L’Auto, le grand journal sportif d’avant-guerre disparu après la Libération. Son credo : l’information, rien que l’information, sur une simple feuille recto verso tri hebdomadaire. Passage au format quotidien, à la photo, à la couleur, information enrichie d’analyse et d’expertise... L’Équipe gravit les marches de l’évolution à la manière de ses homologues d’informations généralistes jusqu’à devenir le quotidien national le plus lu de France en 1994. En cette année de Coupe du monde de football, 2 213 000 personnes lisent ce journal chaque jour en moyenne. Seuls Le Figaro et Le Monde le devancent aujourd’hui.

1987, un tournant

Pour autant, L’Équipe n’a pas toujours dominé aussi facilement le monde de la presse écrite sportive. Titillé par Sports et Elans lors de son lancement, le journal créé par Jacques Goddet est sérieusement tancé par l’arrivée du quotidien Le Sport le 2 septembre 1987 au format... tabloïd. « Les reproches qu’on collait à L’Équipe étaient clairement définis. Trop conventionnelle, la « Bible » du sport ! Trop proche des institutions, trop éloignée des réalités, pas assez moderne, insuffisamment audacieuse... », écrit Benoît Heimermann, ancien journaliste sportif devenu éditeur, dans l’ouvrage L’Équipe raconte L’Équipe, 70 ans de passion récemment paru. Le Sport, tel est le rival éphémère (parution stoppée 10 mois après sa création) qui aura permis à L’Équipe de se renouveler en profondeur, d’une nouvelle approche éditoriale (plus « magazine » et moins « quotidienne ») à des innovations matérielles comme la une et la « der » en couleur ou l’apport renforcé de la publicité, gage d’une assise financière solide. En brisant le monopole de L’Équipe, Le Sport aura paradoxalement creusé le sillon d’une domination sans partage. Les années 1990 permettent au « monstre » de se développer, de scandales sportifs en exploits d’athlètes français mis en lumière par le tout-puissant Canal +, jusqu’à son apogée, le 13 juillet 1998, lendemain du sacre des footballeurs de l’équipe de France en Coupe du monde. Bilan des courses : deux tirages et 1 642 501 exemplaires vendus, record absolu du quotidien alors dirigé par Gérard Enault. En 2008, nouveau concurrent : Le 10 Sport, littéralement « tué » par L’Équipe dont le propriétaire, Amaury, lance le même jour son propre quotidien, Aujourd’hui Sport. Le tout dans le but clair de rétablir le monopole en vigueur. Pari réussi puisque Le 10 Sport cesse sa parution quotidienne en mars 2009 (et survit en tant qu’hebdomadaire), tout comme Aujourd’hui Sport fin juin, qui coûtait à son propriétaire plus d’argent qu’il n’en rapportait. En février 2014, L’Équipe est condamnée à une amende de 3,5 millions d’euros par l’Autorité de la concurrence pour avoir « évincé illégalement son rival ». En 2015, « le quotidien du sport et de l’automobile » navigue toujours seul dans l’océan de la presse sportive journalière. Mais sept de ses dix meilleures ventes ont beau avoir lieu dans les années 2000, le navire prend l’eau progressivement, à la manière de ses congénères. Il refuse pourtant de se laisser couler et prend le chemin de la diversification médiatique, un mouvement amorcé à la fin des années 1990 et renforcé depuis. « Ce qu’on retrouve déjà sur notre univers numérique doit être exporté vers le print », appuyait ainsi Cyril Linette, le directeur général du groupe L’Équipe, au moment du passage au tabloïd.

L’Équipe en pleine lucarne

Un projet mûrit pendant plus d’un an dans les hautes sphères de la rédaction à l’initiative de Jean Hornain et Jérôme Bureau, respectivement directeur des droits télévisés d’ASO (Amaury Sport Organisation, le propriétaire du quotidien) et directeur des rédactions de L’Équipe. Le 31 août 1998, ce projet voit le jour et le quotidien lance sa propre chaîne de télévision. À 18 h précises, c’est le jeune Christian Prudhomme qui anime le premier journal télévisé de L’Équipe TV. Jamais un journal français ne s’était diversifié jusqu’à devenir une chaîne de télévision. Une première pour une chaîne qui se veut avant tout consacrée à l’information sportive en continu. Annoncée par le groupe Amaury dès le 6 octobre 1997, L’Équipe TV est d’abord diffusée exclusivement sur Canal Satellite. 1998, année de tous les records de vente pour le groupe, devient aussi celle de l’innovation. À l’orée d’un développement numérique certain et de l’émergence de nouvelles technologies et moyens de communication, L’Équipe sent que le monopole de l’information sportive passe par la diversification de ses supports de diffusion. À l’époque, une autre chaîne d’information sportive vient de naître, Infosport, lancée le 10 juillet 1998 et diffusée sur le réseau satellite TPS. Une double concurrence se met en place entre diffuseurs (Canal Satellite et TPS) et chaînes sportives (Infosport et L’Équipe TV). La fin des années 1990 et le début des années 2000 marquent une période charnière dans l’histoire du groupe. La direction de L’Équipe TV précise que l’objectif n’est pas de retransmettre des événements, mais de donner une information complémentaire.

« La première chaîne 100 % sport, 100 % gratuite »

Début 2012, le CSA fait un appel à candidature pour le lancement de six nouvelles chaînes gratuites en haute définition (HD) via la TNT. Après quatorze années d’information sportive, L’Équipe y voit un bon moyen de relancer sa chaîne et sa communication. Le concept d’un canal de télévision « 100 % sport, 100 % gratuit » (qui deviendra son slogan) en fait saliver plus d’un. Le 5 mars 2012, le groupe Amaury présente son projet de L’Équipe HD, soutenu par le CNOSF (Comité national olympique et sportif français). Une autre chaîne, RMC Sport HD, vient faire de la concurrence au groupe. Mais le 27 mars, le CSA attribue le canal 21 de la TNT HD à L’Équipe HD, qui se renomme plus tard L’Équipe 21. Nouveau nom et nouvelle mission : devenir le relais entre le téléspectateur et les champions. La ligne éditoriale de la chaîne change aussi et se définit en ces termes : « Raconter une histoire autour de tous les sports, du plus confidentiel au plus médiatisé. »

© blog.lequipe.fr

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En juin 2014, L’Équipe 21 attire plus de... 21 millions de téléspectateurs (Médiamétrie) et ne se résume plus seulement à une chaîne d’informations. Elle offre un complément avec la diffusion en direct d’événements sportifs, comme la cérémonie du FIFA Ballon d’Or 2013, ou la retransmission en direct des Jeux Européens de Baku. Cette dernière lui a notamment valu sa meilleure performance mensuelle historique en juin 2015, avec 0,8 % de part d’audience (Médiamétrie). La chaîne prévoit aussi des tranches horaires pour les enquêtes, les portraits, les témoignages ou encore les documentaires. En un peu plus de quinze ans, les effectifs de L’Équipe 21 sont passés d’une douzaine de personnes (en 1998) à plus de quatre-vingt collaborateurs aujourd’hui. De sa politique de diversification émane aussi le titre honorifique de la chaîne proposant le plus de sports à l’antenne, soit trente-quatre disciplines différentes diffusées en 2014.

L’Équipe tisse sa toile

En constante évolution depuis sa création, le groupe décide de s’attaquer à un nouveau support de plus en plus en vogue : internet. Le 9 juin 2000, est lancé la première version de lequipe.fr. Une date qui n’est pas choisie au hasard puisqu’elle correspond à la date d’ouverture du championnat d’Europe de football conjointement organisé par les Pays-Bas et la Belgique. À l’image de son journal, le site a su s’adapter à la demande mais aussi aux différentes évolutions techniques et numériques. Depuis sa création, pas moins de sept versions différentes ont vu le jour au fil des années. Avec l’arrivée progressive mais en masse d’internet dans les foyers français, l’ouverture sur cette nouvelle plate-forme d’information était nécessaire pour asseoir son monopole sur l’information sportive et faire face à la nouvelle concurrence émergente. Proposant un contenu multi-sport riche, le site connaît rapidement un grand succès au point de devenir le site sportif le plus consulté de France.Entièrement gratuit au départ, le site adopte, comme la majorité des grands titres de presse, une formule dite « premium » en octobre 2013. Celle-ci permet aux lecteurs de payer pour obtenir du contenu d’information plus poussé, plus analysé que la version « basique ». Un bon moyen de générer des revenus à une époque où la presse papier en général connaît une baisse significative de son lectorat et donc de ses ventes. Mais ce n’est pas pour autant que l’analyse et l’information sont délaissées pour le contenu gratuit. L’arrivée en avril 2013 de la rubrique « EXPLORE » est un témoin fort de la volonté du groupe d’accorder une place importante à la gratuité de son information web. Articles longs et interactifs, agrémentés de contenus vidéo, photos et statistiques en tout genre : une véritable exploitation de tout le potentiel multimédia que peut représenter le web aujourd’hui. Avec des audiences allant jusqu’au million de visites uniques par reportage, cette rubrique connaît un véritable succès et démontre l’ensemble des savoir-faire des journalistes travaillant pour L’Équipe. Qui dit site web dit partage et revenus publicitaires. Ici encore, L’Équipe a su montrer une capacité d’adaptation intéressante. Depuis mars 2015, le site propose une rubrique « #WTF », rubrique regroupant des informations plus légères sujettes au buzz et donc aux clics et aux partages sur les réseaux sociaux.

Changer une Équipe qui gagne

Possédant le monopole sur l’information sportive en France depuis longtemps, L’Équipe a pourtant su parfaitement s’adapter et évoluer au fil du temps afin de proposer à ses lecteurs une diversité aussi bien de l’information que des supports qu’il offre. Mais l’évolution ne peut-elle pas prendre le pas sur l’information au point de baisser la qualité du support ? Le passage du quotidien en format tabloïd en est le parfait exemple : plus pratique à la lecture, le lectorat est pourtant presque unanime en affirmant que le contenu des articles est moins travaillé et poussé qu’avant. La rubrique « #WTF » est aussi parfois mal vue par les amateurs d’informations sportives pures qui lui reprochent son inutilité (car pensée pour attirer les non-amateurs de sports).
Aujourd’hui dirigé depuis février 2015 par Cyril Linette (ancien directeur des sports du groupe Canal+) qui a une expérience uniquement télévisuelle de la presse sportive, comment L’Équipe va-t-il être amené à évoluer dans les années à venir afin de lutter face à une concurrence numérique qui arrive peu à peu ? Avec du contenu très varié des formats papier, télévisuel et web, L’Équipe semble avoir toutes les cartes en mains pour assurer la pérennité de sa dynastie de l’information sportive. Jamais l’expression « on ne change pas une Équipe qui gagne » n’a été aussi fausse.

Marius SCHNEIDER
Thomas BROGGINI
Pierre CAPELLO

Author: PIERRE.C

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