Le minitel et les médias, une expérimentation

La révolution numérique commence au début des années 80 avec le Minitel, l'ancêtre d'internet. Les organes de presse investissent rapidement le secteur de la télématique. Entre monopole et concurrence, entre information et diversification des services : l'adaptation est difficile.

Le Minitel est le fruit d’une époque nouvelle. Celle des télécommunications qui s’articulent avec l’information. Bernard Lamizet définit ce lien comme « l’organisation d’un espace social, fondé sur des usages marchands, structuré en fonction des potentialités économiques ». C’est la naissance d’une culture de l’information inédite, propice à l’apparition de la télématique. L’État français porte cette vision et installe gratuitement le Minitel dans les foyers dès 1981. Ce nouveau paradigme entre technologie et économie effraie d’abord les organes de presse. La mort du papier est présumée. On craint une libéralisation sauvage de l’information : la concurrence déloyale de nouveaux éditeurs de presse. Yannick Estienne l’affirme : « Ces phénomènes apparaissent immanquablement à chaque nouveau media ». Or, Laurence Corroy et Emilie Roche soulignent une volonté de diversification des activités, au sein d’un mouvement de concentration dans la presse. Crainte ou main basse ?

Le Minitel arrive dans les foyers français au début des années 80.

Le Minitel arrive dans les foyers français au début des années 80. Photo non créditée

Le monopole à la minute

Le kiosque est instauré en février 1984, il définit le système tarifaire du Minitel : « Le paiement forfaitaire à la durée de tous les services, collecté par France Télécom au travers de la facture téléphonique, avec reversement à l’éditeur ». Ce système est une concession de la Direction Générale des Télécommunications aux éditeurs de presse. En effet, ceux-ci obtiennent l’exclusivité de la création de services sur télématique. Leurs avantages concurrentiels renforcent ce monopole. Ils dominent par leurs capitaux et leurs capacité de promotion, leur fond informationnel et leurs liens avec les lecteurs. Pour les éditeurs indépendants, l’entrée dans la télématique a un coût trop élevé.
La question qui se pose alors est celle des contenus proposés sur le Minitel. La presse doit-elle transposer son format papier ou créer des contenus alternatifs ? Au début, la télématique sert à créer un double du journal. De nouvelles équipes, dotées de rédacteurs en chef, sont créées. Jean-Marie Charon constate que c’est un échec total. Les flashs actualisés en direct et les banques de données ne fonctionnent pas. Il apparaît que le public ne ressent pas le besoin d’être connecté sans intervalles pour s’informer : le Minitel n’est pas rentable.

Dès 1985, les médias lancent en parallèle des services multifonctions pour un investissement moindre : messageries, jeux, annuaires, transactions, réservation, informations pratiques. Surtout, les messageries roses qui gonfleront les chiffres d’affaire ! A 0.46 Francs la minute reversée aux seuls éditeurs, la stratégie est lucrative. Ceux qui s’opposent à ces pratiques se marginalisent ou dépérissent. Les fonds alloués à la télématique sont réorientés. Le groupe Sud-Ouest se défait de la plupart des journalistes alloués à cette branche. Si des journaux, tels Libération et Le Parisien, maintiennent des services importants d’information, le videotext est perçu majoritairement comme un mal nécessaire. Une machine à sous qui permet de réinvestir les recettes conséquentes dans le format papier plutôt que dans la télématique. Car les directions des journaux méprisent majoritairement ce format. Cette stratégie leur porte préjudice quand le Minitel s’ouvre à la concurrence.

Graphique Minitel - nombre de servce sur minitelDes pertes et des déceptions

En 1987, Il y a plus de 5 millions de postes en France. Le système de kiosque multi-palier est mis en place. Il permet à de nouveaux intervenants d’avoir accès à des services moins couteux sur des tranches horaires définies. Les journaux dominants prennent du retard, le trafic qu’ils génèrent baisse. De plus, les jeux et messageries s’essoufflent. Les services les plus efficaces sont ceux à usage épisodique : SNCF, banques, vente sur catalogue. Les grands éditeurs doivent restructurer leurs offres de contenu, s’appuyer sur leur savoir-faire et leur clientèle : affirmer leur attachement à l’information et repenser son traitement. Les nouvelles de l’AFP, les résultats hippiques et les dépêches boursières sont reprises et actualisées en permanence. Des débats avec des personnalités sont organisés. Le Monde met en place un forum centré sur l’actualité. Libération, Ouest France, le Progrès, Le Parisien tentent l’interactivité entre les usagers et des responsables politiques ou des vedettes. Toutefois, ces stratégies nouvelles ne remportent pas assez de succès. Seuls les domaines de « bourses-éco-finances » et des transports sont rentables. Pour le quotidien économique La Cote Desfossés et les éditions Lamy, la télématique représente un cinquième du chiffre d’affaire : 40000h/mois pour le premier, 130000h/mois pour le second (35 millions de francs de bénéfices). Ils proposent des services de consultation de la bourse et de gestion bancaire, voire de passage d’ordre. Ils sont gérés par des équipes de trois à douze personnes, la profitabilité est considérable. Les journaux traditionnels, eux, regrettent les pertes et les déceptions. Certains rejettent définitivement le support videotext. En vérité, l’expérience de la télématique a généré des profits considérables et permis de penser la presse numérique. Christine Leteinturier en témoigne : « A partir de 1996/1997, l'ensemble des services Minitel bascule progressivement sur le web. »

 

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Sources
Estienne Yannick, Le Journalisme après internet, l’Harmattan, 2007
Leteinturier Christine (dir), Les journalistes français et leur environnement : 1990/2012, Editions Panthéon Assas, 2014
Charon Jean-marie, La presse en France, de 1945 à nos jours, Editions du Seuil, 1991
Corroy Laurence, Roche Emilie, La presse en France depuis 1945, Ellipses, 2010
Lamizet Bernard, Histoire des médias audiovisuels, Ellipses, 1999
Gonzalez Antonio, Jouve Emmanuelle, « Minitel : histoire du réseau télématique français », Flux 1/2002 (n° 47)
Kern, Francis, "Du plan télématique au marché du vidéotex", Bulletin des bibliothèques de France n° 5, 1986
Hanne Isabelle, « Et la presse se mit sur son 3615 », Libération, 12 juin 2012
Untersinger Martin, « On gagnait encore de l’argent avec le Minitel », Obs-Rue89, 2012

H.Wissler

Author: HADRIEN.W

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