Le robot à l'assaut du journalisme

Avec l’essor du numérique, le robot commence, doucement mais sûrement, à se faire une place dans certaines rédactions. Un temps annoncé comme le futur du journalisme, il émerge plus comme un coopérateur de luxe. Quoique.

Pour couvrir les résultats des élections départementales de mars 2015, Le Monde a utilisé un système encore inédit en France, celui du journalisme dirigé par des programmes informatiques. Sur le web, c’est plus de 30.000 communes qui ont été couvertes grâce à des « robots-rédacteurs qui transforment les données en textes » explique LeMonde.fr. Une technique jugée plus efficace, plus rapide et surtout moins chère. Ces pratiques, déjà bien implantées aux Etats-Unis, apparaissent en France depuis peu. Le journalisme entre dans une nouvelle ère. Déjà bien bousculé par l’arrivée des nouvelles technologies numériques, le métier se confronte alors à une révolution sans précédent.

L’agence mondiale de presse Associated Press publie, depuis plus d’un an, des articles entièrement rédigés par des robots avec des écrits souvent très similaires aux productions humaines. Sans forcément le savoir, de nombreux journalistes français ont déjà été en contact avec des dépêches de Génération Automatique de Texte (GAT). Leur fonctionnement est très simple. Selon des algorithmes, le logiciel informatique télécharge toutes les données brutes en rapport avec une information. Il les classes, les hiérarchise, avant de les retranscrire dans une orthographe et une grammaire parfaite, sous la forme de textes et d’articles de presse. La rédaction de contenus sportifs, par exemple, peut être traitée sous cette forme : en 2010, le compte-rendu américain d’un match de Baseball était suivi de la signature ‘‘The Machine’’. Un programme d’intelligence artificielle (IA), appelé Stats Monkey, était alors à l’origine de ce papier. Et ce n’est pas le seul exemple d’une pratique qui s’est démocratisée.

  • Exemple d'article écrit par l'algorithme Quakebot (robot du tremblement de terre, développé par Ken Schwencke, journaliste au Los Angeles Times)

« Un tremblement de terre peu profond de magnitude 4.7 a été signalé lundi matin à cinq miles (8 km) de Westwood, Californie, selon le bureau géologique des Etats-Unis. La secousse s’est produite à 6h25 heure du Pacifique à une profondeur de 5,0 miles, selon l’USGS, l’épicentre se trouvait à six miles (9,6 km) de Beverly Hills, Californie, sept miles (11,2 km) de Universal City, Californie, sept miles de Santa Monica, Californie et 348 miles (560 km) de Scramento, Californie. Ces dix derniers jours, il n’y a pas eu de tremblement de terre de magnitude 3,0 ou supérieure à proximité.
Cette information est fournie par le service d’annonce des tremblements de terre de l’USGS et ce billet a été créé par un algorithme écrit par l’auteur.
En savoir plus sur les tremblements de terre. »

Profession en crise : une aubaine pour le robot-journaliste ?

« Avec l’arrivée de la GAT sur le terrain de la presse, on touche à une profession qui traverse une crise d’identité liée au développement des usages et des pratiques en ligne. A cela, s’ajoute un contexte économique assez difficile. » Tel est le constat lancé par Laurence Dierickx, développeuse numérique, dans un entretien accordé au journaliste de l’Echo Nicolas Becquet.
Le robot-journalisme présente deux atouts majeurs. Premièrement, la rapidité. Les avancées technologiques sont telles, qu’aujourd’hui, un logiciel peut écrire un article en seulement deux petites secondes. Les entreprises de presse et les médias gagnent alors un temps extrêmement précieux dans un monde où l’instantanéité de l’information, notamment via les réseaux sociaux, domine. Le second avantage réside dans son aspect économique. A l’heure où le journaliste, le pigiste fait valoir ses droits et éprouve des difficultés à être rémunéré ou simplement embauché. L’IA, la machine ou le robot représente une main d’œuvre (quasi) gratuite disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Certes avec un coût de départ. Mais surtout moyennant un retour sur investissement conséquent.

A l’image des ouvriers d’usines remplacés par les machines, les journalistes de demain pourraient-ils subir le même sort ? La question a au moins le mérite de se poser, même s’il est difficile d’imaginer l’éclosion d’un journalisme exclusivement robotisé, sans humain, sans style.

Vers une association entre journalistes et robots

Aujourd’hui, plus d’un milliard de textes ont déjà été produits avec cette méthode de GAT. Mais un journalisme de programmes informatiques, à l’heure où l’objectivité et la neutralité priment, produit une information impersonnelle qui ne convient pas au lecteur. Même si des ‘‘options’’ de styles (langage soutenu, humour, etc.) sont désormais disponibles pour certains logiciels. C’est aussi la plume, plus ou moins subjective (qui fait pleinement partie du métier), qui bonifie le travail journalistique. Celle de l’analyse, de la critique. Chose que ne peut remplacer le robot-journalisme. « La GAT peut appuyer le travail journalistique, à condition de ne pas être traitée par les éditeurs comme une nouvelle forme de journalisme bon marché. » souligne Laurence Dierickx. Une association entre l’humain et la machine est de ce fait évoqué. Un sentiment renforcé par Patrick Fraudeau, responsable de production graphique à L’Est Républicain qui affirme : « un journal print ne peut plus vivre sans le web. » Le support en ligne d’un journal de presse papier pourrait éventuellement être dirigé par des robots-journalistes.

robotLe métier du journalisme a profondément évolué avec l’essor des nouvelles technologies. Et le numérique a bouleversé un paysage médiatique pourtant bien implanté. Pour l’instant le robot-journalisme semble être une alternative de rapidité, mais pourrait bien devenir une réalité économique dans la phase actuelle du métier.  Le journaliste a du souci à se faire. Et à ce rythme, il n’est pas impossible de voir émerger un robot-journalisme très développé et de haute qualité, laissant l’humain de coté pour les travaux de recherches approfondis, type enquêtes.
D’un certain point de vue, cette combinaison pourrait rendre service au métier qui est devenu une profession de trop grande instantanéité, qui pèse aujourd’hui sur la qualité du produit final. L’hypothèse du retour d’un journalisme de temps long (re)devient plausible. Des journalistes gratifiés de tâches intellectuellement plus élevées, via notamment un journalisme de terrain, concret, plutôt que celui dit de ‘‘desk’’. Le tout épaulé d’un robot-journaliste qui jouerait le rôle d’appui, d’allié.

Marius Schneider

Author: Marius.S

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