Financer la presse web, problématique moderne

En marge des modèles du freemium et du paywall qui dominent la presse web, un autre modèle de financement se développe et se démocratise : monétiser son lectorat. Ce choix économique devient de facto un choix éditorial : le journal reste indépendant des pressions extérieures et des choix des actionnaires en ne se finançant que par l'abonnement de ses lecteurs, qui ne demandent qu'une seule chose en retour : la Vérité.

Le 15 janvier 2014, la rédaction de Mediapart publie un manifeste pour rappeler que le site est un média "sans publicité, sans subventions, sans mécène ou industriel intéressé, bref ne vivant que du seul soutien de ses lecteurs" A qui appartient Mediapart ? A "ses fondateurs, ses salariés et ses amis", il vit "des abonnements de ses lecteurs, sa seule recette."

Ce choix éditorial et économique est radical dans une culture web où la gratuité est mise en avant. Le positionnement de Mediapart sur la question des financements par ses lecteurs relève d'un pari osé. En effet, le site d'Edwy Plenel avait été sous le feu des projecteurs lors de son lancement en mars 2008. Thierry Crouzet estime alors, dans une note de son blog, que ce projet est "mort-né" : un pari trop ambitieux car les lecteurs de presse en ligne compteraient plus sur le hasard des moteurs de recherche pour atteindre du contenu. "Mediapart se coupe donc de 80 % des lecteurs potentiels. Même s’il laisse Google indexer ses pages de contenu, les internautes ne peuvent rien lire, les blogueurs ne peuvent rien linker, les pages Mediapart vont se perdre dans les limbes du web", assène Thierry Crouzet. Les moteurs de recherche deviendraient donc obsolètes et les seuls lecteurs seraient ceux qui payent un abonnement. Il est cependant facile de constater que le modèle du tout payant a déjoué les estimations. En effet, le pureplayer revendique 112.000 abonnés en mars 2015.

 

Deux médias web avec des tarifs différents

Medipart et Ulyces sont deux pureplayers qui monétisent leur audience avec des résultats plus que satisfaisants.

 

D'autres sites web, comme Ulyces, s’inscrivent dans cette démarche et s’appuient seulement sur leurs abonnés pour se maintenir. "L'abonnement ou l'achat d'articles à l'unité est la seule source de revenu du site", indique Nicolas Prouillac, le responsable éditorial. "Nous avons actuellement 1000 abonnés mensuels, ce qui permet d'approcher l'équilibre budgétaire." Un partenariat, passé avec Rue89, a permis "un impact positif sur le lectorat et d'attirer de nouveaux lecteurs chaque semaine".

La publicité représente aussi un apport économique important pour les sites web gratuits ou pour ceux qui ne monétisent pas leur audience. Des sites comme Slate ou Le Huffington Post vont chercher des financements du côté des publicitaires. Comme dans la presse papier, ces sites doivent attirer les annonceurs, en plus d'attirer le lecteur. Ce marché, dit bi-face, peut avoir comme conséquence la dilution du lectorat pour attirer plus de publicitaires. Au risque de perdre des lecteurs fidèles pour devenir plus rentable.
Cependant, la problématique des bloqueurs de publicité devient de plus en plus importante, même si AdBlock, le bloqueur de publicité le plus célèbre et le plus utilisé, a revu récemment sa politique en introduisant les "publicités acceptables", qui autorise les "publicités non-intrusives au lieu des publicités désagréables". Pour ginjfo.com "il est estimé qu’en 2015, 21,8 milliards seront ainsi perdus tandis que le montant devrait atteindre les 41 milliards en 2016" pour les sites web.

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Edwy Plenel et Laurent Mauduit expliquent pourquoi Mediapart est un média indépendant.

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Si la publicité ne fonctionne plus, si l'abonnement peine à éclore dans un monde où les internautes attendent que tout ce qui se trouve sur le web soit gratuit, il existe une autre façon de procéder pour récolter des fonds. Le crowdfunding, financement participatif, permet à des journaux de se financer sans forcément faire appel à leur lectorat, mais à des sources variées et des personnes intéressées par un projet et pas forcément par son contenu. C'est cette façon de faire qu’a choisie Pierre France, rédacteur en chef de Rue89 Strasbourg, pour la refonte du site. Pour permettre de "développer un nouveau site web, qui fera plus de place au débat et à l’interaction et qui permettra à Rue89 Strasbourg de diversifier ses sources de revenus", les internautes ont participé à hauteur de 36 395€.

Le choix de monétiser ou non son audience est, au-delà d'une problématique économique, une question éditoriale. Pour des sites comme Rue89 ou Le Huffington Post, rester du côté du gratuit semble être une nécessité éditoriale. Pour d'autres, le choix de monétiser l'audience n'est que "le prix de la liberté".

 

Pour plus de précisions, lire ces trois questions à Marc Bassoni, professeur à l'EJCAM.

 

Lucas HUEBER

Première partie sur le développement des stratégies de financement sur le Minitel

Deuxième partie sur les stratégies de financement à l'heure des premiers sites web

Author: LUCAS.H

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